Nul n’est prophète en son pays : Kabuki Tomokawa ne fait pas figure d’icône dans ce Japon moderne, où le visual kei fait des ravages. C’est plutôt un cas d’école : quarante ans de carrière, zéro apparition au Budokan de Tokyo, contrairement à son idole Bob Dylan.

Ses textes pleins de poésie sur fond de guitare acoustique nous transportent loin des clichés de l’excentricité japonaise, plus près d’une réalité marquée par la nostalgie, les addictions et les « joies » de la vie urbaine d’un compositeur défini comme « drinker » sur sa page officielle. Sans parler de sa voix puissante et torturée qui lui vaut son surnom de « philosophe hurlant ». Les mélodies ne sont pas en reste : tout y est question de violence, de cacophonie. L’avantage de cette compilation, c’est qu’elle résume le personnage, entre balades dans les couloirs d’un tendre passé comme Wake no Wakaran Kimochi, et errance dans les sentiers du désespoir de Pistol.

L’œuvre de Tomokawa-san ne s’écoute pas seulement : elle se vit.

Daunrōdo wa kochira

Petit bonus : Le « Concert à Emporter », qui vaut clairement le détour !

Les trois parties qui ouvrent cet album posent avec une pertinence remarquable ce que sera Misery Is The Rythm Of The World : quatre chansons, d’accord, mais avant tout un raz de marée de sonorités acérés, tourbillonnantes, qui nous laissent les quatre fers en l’air et la langue pendante. Impossible de ranger B-Abuse quelque part, ni de les mettre à contribution d’un quelconque étendard : il semble que ces quatre torpilles soient là pour nous faire défaut, jeter par dessus bord toutes les théories qu’on pourrait échafauder – à l’instar de Myra Lee. Chaque chanson est unique et regorge de ressources : de l’intro électrisée au possible (Propellerblume), au rock instrumental sur lequel vient se poser un sample plus proche d’un Microfilm (Und Das Ende), cette voix plus que scandée où le sol s’effondre (Kurz) et la gigantique montée digne des plus grands groupes de Post-Rock (Misery Is The Rythm Of The World). Du désespoir terrible à une révolte explosive, puis de balades électrisantes en murs de sons accusant un certain psychédélisme : B-Abuse mélange les sources, comme un Godspeed qui aurait décidé de faire du Post-Hardcore et, toujours avec ce sens du riff décoiffant, nous propose d’aller ramasser nos oreilles.

Dwnld

(Lien trouvé sur Still No Change)

Une intro à deux guitares, si classique mais tellement efficace. Puis la tempête, sur 20 minutes. Entre les riffs millimétrés de Van Jonhson et le coté blackisant de Kaospilot, en passant par un gout prononcé pour des breaks laissant résonner en cœur des coups de basse/batterie démentiels, Killie est le désespoir à l’état pur. ATOOOIAHMWNRA, c’est une sorte de compilation de styles collés les uns aux autres, patchwork de génie qui dresse un tableau absolument génial de l’après metal des années 2000, avec l’éloquence des plus grand. Un son sale mais jamais inaudible, juste ce qu’il manque pour devenir facile à écouter. Une voix profonde qui rappelle des influences black, ou juste japonaises, cet art de brailler toujours plus et toujours un peu à coté, Hanatarash est souvent un peu ici ou là. Des enchaînements parfaits de tout ce qu’il y a de plus grand, on ressent du Isis, du Neurosis, quelques plages post-rock qui se dérobent bien vite pour nous laisser tomber dans du plus lourd, toujours plus lourd; chaque riff se détache du précédent en quelques secondes sans qu’on ne fatigue jamais, enchainements plein d’humilité qui nous laissent sur notre faim à chaque changement de partie. « One In A Hundred Million » et son envolée épique, pure violence qui rappellerait presque un Mono crasseux, la basse est lourde, un hurlement lancinant se traine sur 40 secondes époustouflantes qu’on aimerait voir durer plus, mais déjà on est ailleurs, peut-être en plein Converge, où encore plus loin. Killie dresse certainement un portrait beaucoup trop noir de la musique et de notre époque pour rester dans les annales, mais l’idée n’est pas là de toute façon : « Afterall, The Opinion Of One In A Hundred Million Will Not Reach Anyone ».

Pirater cet album !

Au risque de me faire passer à tabac dans une ruelle sombre quelque part en Allemagne, je dirais d’abord que cet album me rend joyeux. Oui, c’est du Depressive Black-Metal, les fanatiques de la case s’y retrouveront – et pourtant les riffs acérés, un peu sales, sont porteurs d’espoir.  Dans ce cri rauque qui émerge de temps en temps, il y a quelque chose qui tient de la libération. Peut-être est-ce là justement l’idée ? pour être honnête je n’en sais rien. Seulement, dans ces flux et reflux à la gorge rocailleuse – ébouriffée cette musique – une présence décolle ; nous avec, évidemment. Finalement, c’est un petit moment de bonheur : j’ai presque envie d’aller cueillir des fleurs.

I’m siiinging in the raain, just …

D’abord de ce besoin maladif de le crier, qu’on est jeunes. Qu’ici -sans doute- on étouffe et que c’est absurde de le faire, mais au fond c’est encore plus absurde de ne pas le faire – Jasper Johns comme expression – alors différemment : nécessité insolite de faire ce qui apparait attendu et d’une joie explosive du nouveau. Les années 90 sont étranges, encore plus pour ceux qui y ont grandit – élémentaire – fascination et rejet de la décennie précédente. L’underground hors des galeries d’art, anti-pop, parce qu’il s’agit de ça au fond, le hip-hop et tout ce qui vient avec. Le souvenir d’un garage et le rationnel acide d’un Punk/No Punk, dressé et sans un cheveu sur le crâne pour dire : « Ouais, je t’emmerde », mais d’avoir besoin de prononcer une parole qui soit pure, besoin se de fondre dans une norme pour pouvoir dire qu’en dépit du mimétisme on n’a rien accepté, pas plus qu’on ne s’est résignés. Mot dramatique et presque amusant aujourd’hui où la non-résignation appelle à des réponses trouvée chez Rousseau : Godspeed You ! Black Emperor et Wolves In The Throne Room à titre d’exemples, toujours par cette notion de pureté qui obsède au fond, une imagerie de jeunesse qui ressent le besoin d’être respectable, un peu comme des pêcheurs qui paieraient pour le péché originel : mais qui, Adam et Ève ? personne au fond et pas plus les punks que les hippies – qu’il fallait détruire tout deux, pour poser de nouvelles fondations : le Straight Edge évidemment, mais pas seulement. Minor Threat puis Fugazi ouvrent un nouveau mythe de la jeunesse, dont le message est solennel et pas hystérique : rapide, précis et lucide. De là, les sources hardcore de GY!BE s’éclaircissent : Fugazi sauve le Rock?

Fucked Up, Got Ambushed, Zipped In