C’est marrant comme hier encore, on parlait avec EckartG de tout ce qu’on rate de plus formidable depuis qu’on a décidé de ne plus comprendre la musique des autres; ces centaines de noms qu’on entend ici et là, vagues concepts coincés entre Lady Gaga et les Black Eyed Peas (eux-même plus que l’ombre de quelque chose de vaguement correct du temps de leurs premiers albums, où nostalgie d’un point d’interrogation rouge sur fond noir). Mais j’ai quelques restes, et quand nos 5 ouvriers de compagnie balancent un bon Shakira à 10h du mat’ sur radio Voltage, je sais encore le reconnaitre. Sauf que quand j’entends Dizzee Rascal qui pose dessus, j’essaie de croire à une mauvaise blague de Dj Zebra. Là, en quelques années, il s’est passé quelque chose de vraiment bizarre.

La première fois que j’ai écouté le Rascal, c’était par mon père qui voulait me le faire découvrir quelques jours avant d’aller le voir à Rock-En-Seine. Je me souviens vaguement d’un « c’est du rap un peu electro, assez déstructuré – ça m’étonnerait pas que « bizarre » et « un peu agressif » aient également fait partie de la description – c’est du GRIME ». Puis j’ai eu droit à une écoute de I Love U, sans comprendre grand chose. Tout fier, je le fais écouter au pote qui doit venir avec moi au concert et je crois qu’il ne comprend pas grand chose non plus. Quelques semaines plus tard on découvre Math+ English, 3e album plus accessible et complètement excellent ; un peu plus conventionnel aussi, le point de départ parfait pour (re)découvrir Boy In Da Corner, sauvage comme pas deux ; entre Sitting Here, Jus’ A Rascal, le plus mélancolique Jezebel, Dizzee Rascal enfile sa capuche, prend par le col et distribue les baffes en hochant la tête. Le flow est complètement abrasif et saccadé, les énormes basses UK garage posent l’ambiance, tout est hargneux, froid, chaud, le rap se meurt et renait; Rascal (18 ans à la sortie de l’album) se pose pour un moment sur le hip hop en laissant au passage le ton raffiné de son label « I’m just sitting here, I ain’t saying much I just think, And my eyes don’t move left or right they just blink »

Jusqu’à l’accident de parcours, connu sous le nom de Tongue N’ Cheek, 4e album tout en lettres floppy fluos et vocoder, grosses baskets et public élargi ; celui qui aurait pu rester l’anti-Lil Wayne par excellence est définitivement passé du coté Puff Daddy du hip hop. J’avais pensé écrire sur Tongue N’Cheek à sa sortie, en dire tout le mal que j’en pensais pour mieux raconter Boy In Da Corner. Et puis finalement Rascal s’enfonce tellement que deux vidéos (AVANT / APRÈS) suffiront largement à illustrer le propos, aperçu de ce gout amer que laisse chaque MC alternatif qui finit par se trouver trop mur pour l’underground. Dizzee Rascal, tu crains.

Pirater cet album !

Dans la nébuleuse de la néo-folk, courant trouvant ses racines dans la scène indus’ britannique, retour aux sources de la musique folklorique européenne, David Tibet – le frontman de Current 93 – fait office de tête de proue. Incomparable mais tellement caractéristique, le troubadour eschatologue clame ses vers entre amour épique et « fall out » atomique sur fond de mélodies tout droit issues de l’an 999 remises à jour, de sa voix à la fois frêle et puissante.

L’album est une balade dans les couloirs du temps aux portes entrouvertes de romances d’antan avec  Steven and I in the Field of Stars ou Let us go to the rose – adaptation de l’Ode à Cassandre de Ronsard, et de comptines avec Into the Menstrual Night I Go. Une promenade sur fond de bourdons posant une ambiance fantomatique, presque malsaine en comparaison avec l’apparente innocence et pureté  des thèmes abordés.

Of Ruine or Some Blazing Starre nous emporte dans une réalité parallèle, un peu comme si la fin du monde avait eu lieu en l’an mil.

Oyez !

Les villes, les capitales, les mégalopoles d’aujourd’hui apparaissent tentaculaires, clignotantes ; elles vibrent, agressives et anthropophage, nous entourent -et évidemment- nous dévorent. Il me semble que l’ambient (puisqu’il faut lui donner un nom) aie pour sujet la fuite de cette ville là. Pas loin de Ben Frost et de son Theory Of Machines, Tim Hecker possède quelque chose d’une recherche de contemplation, complètement anachronique. Haunt Me, Haunt Me Do It Again, laisse l’agressivité ambiante se dissoudre dans le non-objet, trouvant dans son esprit un refuge à la folie toujours contemporaine, comme Sophie Taeuber en 1917 : d’ailleurs, comment ne pas rapprocher ce qu’Hecker appelle « cathédrales sonores » avec ce que la dadaïste suisse appelait « architecture de lumière »? C’est surement en cela que consiste la magie de cette musique abstraite qui n’a finalement rien d’une musique d’ambiance : elle nous propulse dans l’absence de temps. Tim Hecker nous touche vraiment : ses mélodies sont authentiquement belles, curieux dans ce genre. Éthérée, toute cette beauté a le gout du fragile, chaque note se savoure : elle partira vite. Ce n’est que vibrations, frottement délicats, claviers doucereux ; du PVT (anciennement Pivot) au ralentit, Boards of Canada qui ne décollerait pas. Une joie du sauvage, d’une paix retrouvée, de l’harmonie des siècles vides.

Rodrigue et Philippine boivent des coups et se foutent de ma gueule.